Aspiration à l'aventure d'un jeune Chevalier

Aspiration à l'aventure d'un jeune Chevalier
Heureux mon père qui, tout au long de sa vie et ce jusqu'au jour de son précoce décès, parcourut le monde en dirigeant son armée, ne s'accordant nul répit, ne se contentant pour logis que de quelques habitats provisoires, ne s'encombrant de nulle fréquentation caduque et de nulle famille pleurarde ! Sans nul doute, pareillement, était-il homme à ne pas se soucier des multiples passions soudaines et futiles assaillant habituellement le coeur des hommes communs, et contre lesquelles même moi ne peut sérieusement lutter ; il les voyait plutôt, j'en laisse le plein loisir à mon imagination, comme un ennemi de plus à combattre, comme des centaines d'hommes noirâtres aux bouches salivantes qui donneraient l'assaut à ses solides lignes de défense, établies ici à cet effet, entamant un vaillant et indéfectible barrage contre ces troupes maudites. Mon père ne fut rien d'autre qu'un homme libre, et en cette qualité, il put se targuer de ne jamais s'être laissé subjuguer par l'oisiveté, la lésine, le péché, les inclinations faciles et la concupiscence, ces choses qu'abreuvent ordinairement les mortels, comme le pisciculteur engraisse ses saumoneaux après avoir incisé le ventre de leurs mères pour en récolter les oeufs et arrosé ces derniers de semence mâle. Nombreux sont ceux qui s'offusquent contre le pouvoir écrasant de l'Etat, à tort ou à raison selon la forme qu'il prend, et prétendent que la plus pure liberté ne peut être atteinte tant que son joug assujettit le peuple. Cela est vrai, mais en partie seulement ; car l'être humain indépendant de toute forme de morale ou de politique ne peut être considéré comme libre si celui-ci reste enchaîné dans la geôle de ses passions. Mon père fut libre, oui, car il suivait le cheminement moral qu'il s'était prescrit et, de par ses considérables efforts pour se hisser dans les plus hauts échelons de sa profession, ne dépendait d'aucun ordre irréfléchi ni d'aucun sergent instructeur blasé par la misère de son salaire et la médiocrité de son statut, et ne laissait à aucun moment ses faiblesses ou ses remords prendre le dessus sur sa conscience, si naturels et légitimes fussent-ils. De simple animal - car n'importe quel humain basique se repaissant de quelconques joies de fortune n'est après tout qu'au stade animal de l'échelle de l'être -, il s'éleva au niveau d'homme supérieur, ne vivant que pour honorer ses immortelles maximes et persévérer dans les choix de son existence. Et lorsque la mort l'eût débarrassé de son attirail d'eau, de chair et d'os, il parvint enfin à l'illustre rang de pure conscience spirituelle, affranchie de tout parasite, errant quelque part dans l'univers, et n'ayant laissé sur Terre qu'un unique nom : Anatole de Valgrave.

Mais est-il encore possible de le suivre, ce chemin béni ? Les entraves à la liberté sont de prime abord bien nombreuses au simple stade naturel : des phénomènes tels que l'attraction terrestre, les besoins vitaux de l'organisme ou encore la fragilité des corps suffisent d'entrée à rendre délicate cette idée, et les carcans du désir et de l'amour ne sont pas là pour faciliter une tâche déjà bien ardue. Mais là où les hommes parvinrent il y a des millénaires de cela à s'accomoder de ces gênes et à trouver, par leur sueur et par leur travail, des solutions pour sauvegarder leurs vies et pérenniser leur espèce, une certaine force - que ce soit la lassitude d'un état de méfiance permanent ou la dictée de leur raison, selon que vous soyez Hobbesien ou Rousseauiste - les poussa à s'unir : ainsi fut consacrée la naissance du fléau étatique, et sa forme la plus vicieuse, la plus sournoise et la plus fourbe est sans doute celle qu'il revêt aujourd'hui, dans cette prétendue démocratie occidentale. Les hommes, assurés d'être tous égaux en droits et affranchis de la peur d'être trop sévèrement punis pour leurs crimes, peuvent s'adonner loisiblement à la plus abjecte oisiveté et à leurs bas appétits. Cela profite heureusement à la science qui, en tant que pratique collective dont l'évolution repose sur les expérimentations et les idées novatrices de toute une communauté, peut ainsi prendre son plein essor et se développer sans aucun embarras ; mais parallèlement, l'art, pratique essentiellement individuelle, patauge dans son cloaque fétide, tellement les esprits artistes se sont affadis et amollis ; car en effet, quelles règles transgresser, quelle morale heurter, quelle idéologie affronter dans un monde ou chaque pensée est permise et où chaque individu équivaut à un autre ? Mais même en passant outre ces observations, était-il encore possible aux hommes de connaître une pleine émancipation spirituelle ? Pouvaient-ils encore s'offrir les moyens de s'élever hors des miasmes morbides dans lesquels la tutelle étatique leur plongeait la tête ? Car oui, c'est bien la petitesse que leur impose désormais cette présence terrifiante, et eux de s'y complaire sans même trop chercher à lutter ni à réfléchir ; après tout, lorsque le gouvernement - en accord, cela va sans dire, avec les grandes firmes, les principaux organes médiatiques ou autres lobbies étouffants - s'ingénie à soumettre le diktat d'une pensée unique tout en abrutissant cette "vile multitude", pourquoi donc souffrir à bien reconsidérer les choses, puisque tout un système de pensée, aussi simpliste et contradictoire soit-il, nous est directement servi sur un plat d'argent ? C'est qu'hélas la plus grande aspiration de l'homme, juste après celle de perpétuer son espèce, reste de paresser et d'accomplir le moins de travaux possibles, qu'ils soient physiques ou mentaux, et plutôt que d'aller chercher les plus resplendissantes perles artistiques ou les moyens intellectuels de clamer haut et fort les vilenies de ce système, l'on se contente bien poliment d'ingurgiter les best-sellers - mes doigts tremblent à écrire un nom si odieux - et des informations préalablement triées et sélectionnées.

Dégoûté par toutes ces considérations, et fatigué d'ailleurs de ressasser toujours les mêmes critiques en mon esprit sans réussir à trop les varier, comme ce fut déjà le cas lors du mariage du duc, je décidai de me lever pour rejoindre le jardin, à dessein d'aérer mes pensées, ou du moins, si une telle chose se révélait impossible, mon corps. Une pluie légère battait les carreaux de centaines de faibles heurts ; une imagination féconde en des temps plus lumineux eût permis de se représenter des foules d'insectes multicolores et volants qui, désireux de venir se reposer dans l'ombre de mon intérieur, eussent frappé sans répit de leurs pattes légères et de leurs ailes frissonnantes les vitres qui leur barraient la route. Malgré cela, je ne pris point mon parapluie ni mon manteau et sortis tel que j'étais, vêtu très simplement, puis marchai jusqu'au petit étang qui reposait au centre du parc. Un doux froissement sonore retentissait lors de chacun de mes pas dans l'herbe humide, doux et agréable, à l'instar d'un chuchottement végétal qui m'enjoindrait à poursuivre ma route sans m'arrêter. Conformément à ce mystérieux conseil, je poursuivis mon court trajet et atteignis bien rapidement l'étang. L'eau de pluie pénétrait en sa surface par des millions de petites collisions successives, formant un bruit fin et continu, un plaisant clapot. Des nénuphars aux feuilles ouvertes donnaient l'impression, de-ci de-là, de se laisser écraser par ces salves incessantes et d'être voués à finir enfoncés au fond des flots ; mais pourtant, ils résistaient, petites formes héroïques dispersées sur cette bruissante surface, ils résistaient à ces contiuelles rafales et demeuraient là, stoïques et majestueux, insensibles à toute intempérie. Et le jardin tout entier, et même les plaines environnantes, donnaient l'illusion d'un combat grandiose entre les forces telluriques, silencieuses mais titanesques, et ces myriades de goutelettes, si frêles et diaphanes par leur forme mais si accablantes par leur nombre.

Etait-il également possible de vivre encore l'aventure ? Mon coeur, en cet instant, se trouvait empli de ce désir ardent. Ces analogies effectuées entre ces phénomènes naturels et duels de colosses me firent revenir en mémoire toutes ces épopées qui, pareillement aux filets de pluie coulant le long de mes cheveux, fluaient en mon esprit par de puissants ruisseaux : la fuite de Troie d'Enée vers les contrées du Latium, le retour d'Ulysse à Ithaque, les infortunes d'Encolpe et d'Ascylte, ou même, pour sortir des sphères antiques, les innombrables tribulations chevaleresques d'Amadis de Gaule ou de Tirant le Blanc. Mais étaient-elles seulement pensables, ces aventures, dans un monde tel que le notre, ou même plus simplement encore dans un monde réel ? Je me souvins tout particulièrement, à ce moment, de quelques paroles qu'énonça le Roquentin tout droit sorti de l'imagination sartrienne : "Je n'ai pas d'aventures. Il m'est arrivé des histoires, des événements, des incidents, tout ce qu'on voudra, mais pas d'aventures", ou encore "Quand on vit, il n'arrive rien. Les décors changent, les gens entrent et sortent, voilà tout". Car oui, tout était là. J'aurais aimé pouvoir m'en donner l'illusion, mais le désanchantement amorcé en moi il y a déjà quelques temps m'interdisait nettement cette douceur. Les aventures ne sont envisageables qu'en tant qu'événement racontés et embellis par un écrivain, et ne se déroulent que dans un univers fictif et diégétique, où chaque action, voire même chaque détail minime, peut prendre une importance insoupçonnée et engendrer des conséquences extraordinaires. L'aventure... "ce qui doit advenir", disait encore le Bernard d'un certain autre roman. L'aventure... des potentialités infinies, des mondes ouverts et inexplorés, des peuples tribaux aux coutumes inconnues, de la nouveauté à chaque journée ; mais cela n'était possible, en effet, que par l'acte de pure démiurgie d'un écrivain, d'un artiste, afin qu'adviennent ces potentialités, afin que prennent corps ces mondes, afin que vivent ces peuples tribaux, et afin que cette épopée acquiert définitivement toute sa force et sa magnificence par l'incommensurable pouvoir de ses mots. J'aurais beau exécuter tous les voyages imaginables, découvrir de nouvelles choses à chaque aurore, ne jamais dormir deux fois dans la même couche, défier des armées, conquérir des pays, commander à Cupidon de planter ma flèche dans le coeur des plus belles femmes, tout ce que je ferai ne sera jamais que simple action ; à l'exemple de Don Quichotte affrontant des moulins ou pourfendant des religieux prétendument fantômes, mon imagination seule, encore qu'elle soit bien basse et bien prosaïque comparée à cette âme folle et féconde, ne changera jamais la réalité véritable du monde. Mon père lui-même, en dépit de l'existence exaltante qu'il reçut comme un don du Ciel et de tous les faits qu'il put accomplir, n'a jamais connu d'authentique aventure. Tout comme l'existence même n'est que contingence et gratuité, l'aventure ne restera jamais que fictive et l'imagination, tant qu'elle cherche à imposer son pouvoir sur les manifestations sensibles, ne sera jamais que stérile. Ainsi faites ces constatations, il ne me restait donc plus qu'à rentrer en ma petite résidence, tout dégoulinant que j'étais, et à plier mon esprit vers des choses bien moins désuètes et vaines que ces rêveries enfantines.
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# Posté le mardi 03 novembre 2009 10:33

Dawson le Titan

Dawson le Titan
L'aventure érotico-épique du très illustre et très renommé Dawson le Titan (à compléter), première partie.

Ô muses qui inspirent chez l'homme la prose agile
Et chevauchent dans la glèbe les sexes d'argile,
Accordez-moi le don de conter l'histoire
De Dawson le Titan aux larges tétins noirs.

Vois, Josabet, Mathieu et Job content encor'
La naissance du Titan dans le sang et l'or.
Des fiacres, soumis au sort des esclaves Claudiens,
Soemia le berçait dans le sperme Colchidien.

Le sperme coulait comme force chevaux furieux
Sur le fils lubrique du soleil chaleureux ;
Orgie Claudienne ! Et besognant pauvres pâtres,
La teneur en fruits de son sexe s'accroître.

De là, dit-on, cette vigueur durant son règne,
Cette splendeur à rendre les orgies sans qu'il feigne
La douleur, d'une prothèse anale déformée
Par les deux cents assauts de ces noirs triphallés.

Salvatrice averse que celle de son smegma,
Perles d'opale qu'onc vagin ne désira.
Et Jupiter aux mille broyeurs métalliques
Onc ne lui provoqua douleur phallique.

Dès l'enfance, Julia Soemia lui apprit
A séduire les femmes, les séduire avec son vit.
Ainsi parla-t-il à sa soeur, Domna,
Lui parla, sortit son vit et l'empoigna :

"Je ne dis point l'amour, n'étant point amoureux
Mais l'amour malheureux des femmes et d'un lépreux.
Je vous dégoûte, car mes mains, mes yeux et mon corps
Sous la malison s'écrasent, tombent et se tordent.

Vous, Joie, jeunesse et joliesse et pas plus fol ;
Je me ferai savant en la philosophie
Pour recueillir en vous la divine ambroisie,
Où que je tourne l'oeil, soit vers le Capitole
Et ses tilleuls d'airain où prépuces dégringolent."

Ainsi dut-il en dire, de lépreux à nonnain,
Car la vierge consacrée en fut pour ses reins,
"Trou est trou, et bite point n'a d'oeil", selon l'adage ;
Il perdit le sien en temps-même que pucelage.

"Comme un, qui veut curer quelques cloaque immonde,
Entendre claquer ses couilles, comme clapote l'onde,
Malheureux l'an, le mois, le jour et le point,
Car plus ne claqueront mes burnes dans ton groin."
Et il n'ajouta rien, comme elle était ronde.

C'est vers - il est dit - son cinquième printemps
Qu'un vif dégoût des femmes se fit saillant.
Dawson le Titan, friand de nouveaux horizons,
Darda son phallus vers les mâles septentrions.

Se faisant ouvrir jambes et découvrir poireau
(Comme Moïse victorieux écartant les flots),
Diables lui pilonnèrent son anus gluant,
Et le polirent jusqu'à le rendre brillant.

Rien ne lui plû que ce théâtre de la vie,
Rien de plus rouge que force sexe et à l'envie !
Des clameurs ! Dawson ! Dawson ! Dawson s'embourbait
Dans les draps quand son cul exploité se tuméfiait.

Composé et rédigé en collaboration avec Léocade Lawrence de la Hasse.
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# Posté le lundi 02 novembre 2009 16:59

Admiration d'un jeune Chevalier

Admiration d'un jeune Chevalier
Cela commencait à faire longtemps que la nuit avait déployé ses longues ailes au-dessus de notre bas monde, le plongeant de cette manière dans sa chère obscurité ; cette obscurité qui éveille en l'homme réfléxions angoissées et pensées morbides, mais qui dans le même temps permet de tomber bien plus aisément dans ce sommeil paisible et regénérateur, chose que je cherchais ici à atteindre sans toutefois toucher au but. Je me tournais et retournais continuellement dans mon lit, agrippant les draps froissés et moites, en quête de cette torpeur dans laquelle mon esprit pourrait enfin obtenir quelque repos mérité. Ce n'étaient pourtant pas les moyens qui me manquaient : la lourdeur de mes paupières faisait ployer mes muscles dans de légères saccades, et mes esprits étaient si nébuleux que j'en venais parfois à me demander dans quelle place je reposais en ce moment. Mais en dépit de cet état léthargique qui aurait sans nul doute berçé n'importe qui dans les bras de Morphée, de nombreux petits détails taraudaient mes sens et les maintenaient constamment éveillés, à l'affût de leurs présences : l'atmoshpère lourde et suffocante dans laquelle baignait ma chambre, les bourdonnements insupportables et perpétuels d'une horde d'insectes bruyants qui avaient élu domicile entre mes quatres murs, ou encore les grincement pénibles de mon matelas soumis à l'épreuve de mon poids et de mes mouvements. Je m'étais couché aux environs de onze heures, désireux de récupérer toutes ces nuits précédentes durant lesquelles je m'étais plongé dans de nombreuses lectures, bien souvent jusqu'aux premières lueurs de l'aurore, à dessein de conquérir quelques parcelles de cet immense champ de bataille que l'on nomme communément Savoir. Lassé de cette interminable et vaine tentative, je me levai de mon lit puis m'attifai d'une longue robe de chambre pourpre, avant de me diriger vers la cuisine, où je me servis un verre d'un vieux brandy. Une fois cette tâche accomplie, je m'acheminai vers le salon, où je pensais reprendre la lecture de quelques pages du Pharsale de Lucain ou encore des Satires de Juvénal ; c'était sans compter sur la présence totalement inopinée de Kristolor qui, pareillement à moi, semblait s'être résigné à trouver le sommeil et avoir plutôt choisi de s'ébaudir en exécutant quelques croquis de personnages mythologiques qui lui étaient chers ; croquis qui semblèrent bien prosaïques et désuets en comparaison du sourire qu'une quelconque force supérieure dessina sur son faciès lorsqu'il vit arriver une personne avec qui partager sa solitude et son impuissance. Ce fut donc enchantés que nous nous installâmes conjointement et entamâmes la conversation, qui fut évidemment un peu laborieuse, tant notre état de fatigue avait amolli nos esprits et, par la même occasion, notre répartie. Je l'enjoignis donc à poursuivre l'histoire de ses concupiscences malheureuses, et notamment lorsqu'il se fut enamouré d'une certaine Gabrielle, dont il avait déjà commencé à me conter la manière dont elle l'avait envoûté.

- Il est vraiment étrange, Romaric, de voir à quel point les effets que nous causent la vue de certaines femmes peuvent être important en intensité et en durée, commenca-t-il. Comme si, contenu dans cette fine enveloppe de chair tendre à la couleur d'albâtre, leur être essentiel resplendissant comme un diamant exposé aux rayons du soleil de midi, se révélant dans sa forme la plus pure à ceux qui daignent s'adonner à sa contemplation la plus naïve et la plus désintéressée. Car à chaque fois qu'elle était présente, un frisson torpide me parcourait subitement l'échine, alors que mes yeux se posaient sur son visage suave. Ô, Nature, avais-je toujours envie de m'exprimer, avec quelle délicatesse tu as prodigué toute ta splendeur à cette belle enfant ! Que de dons sublimes tu lui as généreusement octroyé ; lorsque l'on contemple ce doux visage et ce corps charmant, ce n'est pas seulement matière charnelle et muable que nous voyons, mais bel et bien ta substance la plus pure et la plus sublime, que tu as immiscée dans ce corps séraphique afin d'en faire le plus bel objet terrestre, que tout homme espère un jour faire sien ! Sous une abondante cascade de cheveux châtains parfaitement bouclés brillait de mille feux ce visage, si fin et harmonieux, que je m'étais pris à admirer si souvent. Ses yeux d'un noir profond étaient deux abysses éternelles dans lesquelles mes pensées envoûtées plongeaient fatalement dès qu'elles se tenaient face à elles. Et sous ce corps diaphane duquel se dégageait la plus lascive des féminités se cachaient une délicatesse sans bornes et une préciosité maîtrisée. Ah, Romaric, comme j'aurais aimé serrer dans mes bras cette géniture divine jusqu'à ce que nos deux corps se fondent pour toujours en un seul et même être ! Comme j'aurais aimé couvrir sa fine bouche de baisers fougueux jusqu'au crépuscule des temps ! Hélas, je n'ai pas eu cette chance, et tout ce qui était alors en mon pouvoir, c'était de la pouvoir regarder avec cet autre homme ; cet autre homme pour qui elle éprouvait une authentique et réciproque dilection, tandis que pour moi, il n'y avait eu qu'affection infertile. Il m'était bien impossible de concevoir comment après tant de déclarations brûlantes, tant d'aveux enflammés, tant de serments revendiqués, tant d'amour et tant d'affliction enfin, je ne parvenais à saisir, dis-je, comment un autre homme eût pu planter aussi promptement et aussi aisément son oriflamme sur le coeur de mon adorée, lui qui n'avait assurément pas souffert le quart de mes efforts rageurs ! Il m'était d'ailleurs tout autant impossible de comprendre comment autrui pouvait ne serait-ce qu'éprouver vaguement ce que j'endurais à chaque minute de mon existence ! Et tout cela me faisait enrager. Oh, comme je bouillonnais de jalousie et de haine en contemplant ce tableau si odieux, symbole de tous mes actes futiles ! Comme j'aurais humecté de mon infâme venin leur gracieuse bulle sentimentale ! Mais d'un autre côté, n'était-il pas attendrissant, le pathétique spectacle qu'ils offraient là ? N'étaient-ils pas bouleversants, ces deux petits êtres séraphiques, ignorant mutuellement leurs défauts respectifs, plongés dans leur douce illusion - cette rêverie passionnelle ! - et sourds à la dure réalité qui finira par les rattraper ? Si méprisables et si languides ! Si abjects et si émouvants dans le même temps ! Oh, je ne savais absolument plus quoi penser, Romaric, et cela me troubla jusqu'au plus profond de mon âme. Je restai bien longtemps dans un tel état ; des semaines, peut-être même des mois. Mais finalement, comme la peinture d'un tableau finit par s'effriter et se ternir à l'exposition de l'air libre, la passion finit également par décroître, et au bout du compte, j'ai réussi à l'oublier. Ne subsista alors que cette sorte d'indicible langueur, cette légère mélancolie lorsque je la regardais, qu'engendrait la prise de conscience de ne jamais avoir profité d'une chose que l'on a un jour désiré de toute son âme.

Fasciné au plus haut point par la fougue et par l'inspiration avec lesquelles Kristolor me décrivait Gabrielle, transport comparable aux anciens poètes Romantiques, je le poussai à me décrire plus succintement - mais tout aussi précisément - d'autres de ses amours passés, qu'ils fussent plus éphémères ou moins violents, peu m'en importait. Le principal était de le voir donner une réalité sensible à ce qui n'était plus que songe en son esprit, et cela par le simple moyen de la chaleur de ses mots. La frontière entre ce songe lointain et l'instant présent semblait alors s'oblitérer, comme si chacun des détails ou des faits qu'il me contait était un coup de griffe qu'une taupe eût lancé contre les derniers pans de terre la séparant de son terrier ; et je pouvais m'imaginer, juste en observant le pétillement dans les prunelles de Kristolor, ces jeunes femmes se tenir juste devant lui, dans toute leur consistance d'antan, pétulantes et emportées comme le sont toutes les femmes à cet âge nubile. Des réalités hors du temps, vierges des brutaux assauts des années, aussi fraîches et vivantes que si le jeune honne les eût vues la veille. Voilà le phénomène sublime qui se déroulait actuellement, juste devant moi. Je fus notamment saisi par la description de la seconde plus grande frustration qui hantait son coeur, la seule que je retranscrirai ici.

- Ma plus haute aspiration, ma plus ardente concupiscence juste après Gabrielle, avait été envers une jeune femme de ma classe, lorsque j'étais en dernière année de lycée. Sa beauté égalait pratiquement celle de Gabrielle, et je pensais parfois même qu'elle lui était supérieure, à cela près que son corps était encore plus porté à maturité, si bien que chaque coup d'oeil soutenu vers son être tout entier était toujours un délicieux spectacle. Je vais te la décrire ! Elle avait les lèvres les plus roses et les plus parfaites, les yeux brillant d'un éclat d'opale, les cils les plus fins, le nez le plus mignon ; en clair, le visage le plus charmant. Et sa gorge ! Ah, Nature, jamais tu n'en fis d'aussi magnifiques, d'aussi voluptueuses, d'aussi purement formées ! Et si encore ce n'était que cela ! Ces membres graciles, cette peau ferme et glabre, et cette taille de nymphe ! Juge donc, par la manière dont je porte cette muse céleste au pinacle, à quel point les autres biens de ce monde apparaissent comme prosaïques et insipides, comparés à sa magnificence ! Ah, mais en dépit de sa toute-puissance et de son infinie sagesse, la nature est parfois bien ingrate. Car figure-toi qu'elle mêla au sang de cet ange amène aux ailes d'airain la chasteté d'une Vestale ! Car oui, elle était une créature sacrée, regardant ses soupirants avec indolence et n'offrant son coeur saint à quiconque. Savons-nous assez, nous autres de la race mâle, à quel point son vifs les feux de la géhenne dans lesquels se consume le pauvre homme qui contemple l'objet de sa fringale, certain du plus profond de son être qu'il ne sera jamais sien ? Tu sais Romaric, les femmes sont décidément bien fabuleuses et incroyables : elles, plus que n'importe quel autre être vivant sur terre, ne m'avaient jamais aussi bien fait comprendre l'inutilité de mon existence et la désuétude de mes sentiments.

A cette dernière phrase, je ne pus m'empêcher de ressentir un vif pincement au niveau du coeur, car bien que je fisse tout pour me convaincre du contraire, j'avais moi aussi cette amertume qui souillait continuellement le goût de ma salive, comme ces bovins que l'on marque au fer chaud de manière indélébile. Mais ce n'était rien comparé à l'admiration béate que j'éprouvais à ce moment pour Kristolor. En me détaillant ces beautés, il s'était bien détaché de la condition humaine, pour rejoindre la sphère illustre et supérieure des artistes. Il ne se contentait point de m'énumérer banalement leurs qualités, comme le ferait le plus commun des mortels : non content de prendre les phénomènes sensibles comme la nature les lui présente, il les embellissait, les sertissait de perles rares et les dotait de mille joyaux : il achevait, somme toute, les oeuvres incomplètes telles qu'elles apparaissaient afin de les doter de cette perfection qu'elles n'auraient jamais eu à leur état naturel originel. A l'instar des grands parfumeurs maniant avec brio toutes les arcanes de leur art, il pouvait donner à ses ouvrages les teintes et les senteurs qu'il désirait : si l'envie lui prenait de glorifier une beauté quelque peu orientale, il lui suffisait d'ajouter à sa mixture quelques gouttes de spika-nard. Si son dessein était d'obtenir un réhaut puissant, un peu de patchouli était du plus bel effet. Ou si encore il devait évoquer le calme des campagnes ensoleillées ou encore l'intimité et la fraîcheur des bois, il ajoutait avec la plus grande aisance quelques touches de musc, de lavande ou de fleur d'oranger. Et au final, sa création se révélait éminemment plus admirable et plus digne d'éloges que n'importe quelle offrande naturelle, en ce qu'elle était pénétrée au plus profond de son être par cet incommensurable esprit artistique, par ce souci perpétuel de perfection. Les beautés artificielles, engendrées par l'amalgame de la realité prosaïque et de l'esprit de l'artiste emporté par sa frénésie ne se trouvent nul part ailleurs et sont d'autant plus précieuses qu'elles ne peuvent être créées que par un seul et unique homme. Car il faut également retenir que toute création est une potentialité, s'extirpant dans sa forme sensible d'un néant mêlant possibilités d'être et de non-être, eux-mêmes sous-tendus par de nombreux facteurs. Une oeuvre est belle, car elle aurait pu ne pas être et ne jamais advenir ; si telle conscience ne l'avait pas mise à bas, alors la possibilité de son existence eût été renvoyée dans cette décharge puante des potentialités qui n'adviendront jamais. Alors je regardais ce spectacle et je me taisais, en remerciant intérieurement ce jeune créateur pour me l'avoir offert.
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# Posté le lundi 31 août 2009 16:30

Egarement d'un jeune Chevalier

Egarement d'un jeune Chevalier
C'était cette fois-ci sur un banc du petit parc municipal, au bois craquelé et froid, que je me retrouvai seul dans le crépuscule. Encore une fois, serais-je tenté de dire. A croire que le tempérament passionnel de Kristolor et son emphase dès qu'il s'agissait de dresser un portrait extatique d'une beauté commençait à déteindre sur moi, moi qui toujours avait prôné le stoïcisme et la maîtrise totale des troubles de l'âme en toutes circonstances. Jusqu'à maintenant, les femmes n'avaient jamais été un réel problème ; je me complaisais à les conquérir en élaborant les plus rigoureuses et imparables stratégies le temps de quelques rendez-vous et autres soirées mondaines pour ensuite entâmer la consommation sexuelle, sans jamais rien entériner d'officiel. Je n'ai jamais eu de point d'accroche, et si j'eus été une frégate, l'on eût pu dire que le vaisseau vagabondait en un voyage permanent, sans aucun point d'escale ni aucune bite d'amarrage. Mais le jour où l'équipage gronde, et c'est bien là le point que j'avais si longtemps tenté d'omettre, le jour où l'équipage en sérieux manque de vivre veut retrouver sa patrie mère et s'établir un foyer, ce jour-là doit nécessairement surgir, fût-ce après de longues années de calme et d'obéissance auprès du plus impavide des capitaines. J'étais seul, c'était là un point formel et indiscutable, et n'avais jamais possédé quoi que ce soit, n'avais jamais réussi à attiser ne serait-ce que le plus infime des entichements, n'étais jamais parvenu à obtenir la plus minime des importance auprès de l'un des membres du beau sexe. J'errais seul, dans un désert cosmique, vide et nu, dépourvu de la moindre réalité, les pieds tournés vers le néant, la tête et les bras tendus vers un infini angoissant. Et dans ce cosmos, j'étais un orbite, autour duquel gravitaient des constellations nébuleuses et des météores épars. Des planètes ? Non, impossible de considérer les membres de ces astérismes comme tels. Plutôt des ectoplasmes, des apparitions dénuées de toute substance, des subjectivités avec lesquelles notre esprit, borné par ce carcan de tissus en constante déliquescence, tentera vainement de se confondre afin d'atteindre une harmonie parfaite et totale, peut-être par nostalgie, pour recréer cet être originel androgyne que dépeignent les mythes grecs mais qui fut séparé en deux par les dieux, formant alors deux morceaux sui generis, l'un mâle et l'autre femelle. Mais les corps s'en mêlent, et la multiplicité des consciences se fait ressentir ; ce firmament se mue alors en un grand théâtre où évoluent des cadavres ambulants qui entameraient un bal morbide, où les carcasses futures s'entre-frôleraient leurs membres pâles et s'entre-dévoreraient de leurs globes oculaires gras. Un coeur qui, un jour, posséda quelque chose, endure un terrible manque suite à la disparition de cette chose ; il sait alors qu'il a perdu, et se consacre alors éperdument à sa quête d'un nouvel objet de convoitise, non pas pour engendrer une joie positive, ce serait tellement beau, mais uniquement pour se préserver d'une affliction future engendrée par la non-obtention de cet objet. Mais il est également bien morne, le sanctuaire ruineux où repose celui qui jamais n'a possédé, qui a toujours vécu avec ce manque funeste, et qui entend les plaintes de ceux ayant perdu se désolant au sujet de ce que, lui, n'a jamais eu l'opportunité de goûter. C'est un homme bien égaré et confus que celui-ci, victime des plus morbides pensées fondant en essaims entiers sur lui. Puis advient le jour ou le martyr de cette grande tragédie décide de mettre fin à ses jours et, n'étant pas comme ces pleutres bourgeois et autres fanfarons des basses classes, passe à l'action incontinent ; non pas pour nier définitivement son attachement à la vie en général, car cet individu veut vivre, mais bien pour hurler au monde que c'est d'une autre vie dont il aurait voulu, que c'est d'une autre destinée dont il aurait rêvé. Je me sentais comme ces hommes-là, et j'éprouvais la plus vive admiration quant à ce que symbolisait l'achèvement précoce de leur vie. Hélas, pataugeant dans ma médiocrité crasseuse et dans mes attachements matériels - et donc méprisables, j'étais encore ici à me tortiller et à me débattre, à l'instar de ces beaufs qui, menés à l'abbattoir, se rendent finalement compte de la catastrophe qui les guette, se livrent à leurs instincts animaux les plus primaires.

Pourquoi fut-ce à moi que l'on fit don de la vie ? Ce pantin monstrueux qu'est mon corps, mû par une quelconque force transcendentale et supérieure, pourquoi fallait-il que ce soit mon esprit qui l'ait reçu comme réceptacle ? Pourquoi pas un autre ? Je n'imagine pourtant pas la possibilité que ma conscience eût pu ne jamais exister, et je n'imagine conséquemment donc pas que d'autres consciences potentielles puissent demeurer au stade d'inexistence. Et ces âmes sans refuge, sont-elles en nombre limité ? Je ne puis l'imaginer, je ne puis conçevoir que l'on puisse ne pas être, que l'humain puisse porter en lui cette discordance, ces deux opposés que sont l'être et le non-être. Mais notre présence elle-même en cette terre ne relève-t-elle pas elle aussi de l'absurde le plus complet ? Ces consciences, auxquelles personne n'a rien demandé, sont réparties dans ces larves labiles et périssables, de la manière la plus gratuite et la plus aléatoire qui soit. Et ce pour quoi ? L'on pourra toujours assomer les gens avec de belles paroles, à la manière d'un Kant qui, brandissant tout haut son impératif catégorique et son idéalisme, énonçe que c'est à chaque individu d'attribuer à son existence un but qui lui soit propre, un sens défini et particulier. Laissez à un quidam le choix d'un objectif à accomplir, son torse se gonflera d'orgueil et le sang bouillera dans sa tête, échauffé par l'uppercut d'un vain courage ; mais faites-lui prendre conscience de l'étendue des embûches et des contingences se trouvant sur sa voie, il redeviendra le cuistre qu'il fut toujours et s'empressera de s'enfuir, couvert de honte par ses prétentions. Non, assurément non, la vie n'a aucun but qui lui soit intrinsèque, et ce n'est pas la présomption de quelques téméraires voulant lui faire prendre un sens purement subjectif qui lui en pourvoira un, flamboyant et immuable. Et même sans cela : figurez-vous l'univers entier, ce vagin béant diapré de teintes bleuâtres et serti de diamants, imaginez-vous seulement l'ampleur de cet infini, des corps célestes à perte de vue ou encore des vies potentielles existantes sur d'autres galaxies. Il est ensuite bien ardu d'imaginer sérieusement et plus de quelques secondes que les piètres exhalaisons émanant de cette tourbe buveuse d'idylles que l'on nomme vulgairement espèce humaine puissent être d'une incidence assez importante sur le reste de ce qui est pour justifier leur court séjour sur Terre en tant que phénomènes sensibles.

Nom de Dieu, voilà que la douleur s'accroît. Qu'il est ardu de décrire précisément cette sensation, d'en procurer tous les détails, d'énumérer chaque pointe et chaque s'enfonçant dans notre organisme à ces moments précis. Vos tripes sont en flammes, votre coeur brûle d'une vive et intense clarté, vos entrailles entières sont déchirées par cette véhémente déflagration ; l'Enfer de Dante tout entier est en vous, et vous incarnez le Démon de la Passion inaccomplie. Vous voulez vomir, déverser cet incendie hors de vous, en vagissant votre souffrance et en assurant votre envie que tout soit autrement, votre envie d'être meilleur. Mais tout cela reste insuffisant. Et vous êtes là, contrit, accablé, payant le prix des pêchés de vos semblables, frémissant de peur devant le futur incertain qui se présente devant vous. Vous n'êtes plus cet impétueux Etna qui fulminait, non, vous n'êtes devenu qu'un feu follet, dont la lueur diaphane frémit fébrilement ; puis elle s'éteint, et vous n'êtes finalement plus qu'un spectre erratique. Le joug sinistre de la honte vous accable ; la loi naturelle et commune à tous les êtres vivants prescrivant à chaque individu de lutter pour pérenniser son existence le plus longtemps possible, mais également d'assurer le renouvellement de la génération future, s'oppose ainsi à vous, car malgré vos efforts, vous restez un spécimen inutile et improductif, impuissant à effectuer la perpétuation de l'espèce. L'amour, c'est sortir de soi, défier les limites charnelles de sa manifestation sensible, se sacrifier pour autrui, et chercher en cet autrui ce sentiment d'admiration et de confiance si cher à notre égoïsme ; ne jamais en avoir reçu, c'est l'assurance d'être un mâle incapable de remplir ses objectifs et de pallier ses défauts, la certitude d'être aussi nécessaire qu'une blatte et aussi seyant pour une dame qu'un haillon recouvert d'excréments, mais aussi s'évertuer à se donner à soi-même cet amour - ainsi que tout ce qu'il engendre - que l'altérité nous a toujours refusé, avec la permanente impression d'une irréversible destinée solitaire marquée au fer rouge dès la sortie du ventre de la génitrice, lui-même extrêmement proche des matières fécales contenues dans le corps humain, soit-dit en passant. Et cette mémoire qui s'en mêle, bon sang. Il est établi que l'oubli des souvenances malheureuses est indispensable aux hommes, afin d'éviter un débordement de souffrance, à la manière d'une eau à ébullition dont la masse des bulles de vapeur viendrait renverser un couvercle. Il est aussi reconnu que l'oubli des souvenances heureuses empêche toute éventualité de bonheur constant et contraint à cette éternelle soif de nouvelles voluptés. Mais dès lors que j'essuyais une déception sentimentale, dès lors que je reprenais conscience de cette solitude au corps poilu, le même phénomène intervenait toujours : les réminiscences de toutes ces anciennes femmes et de toutes ces déconvenues apparaissaient de tous les coins et recoins de ce palais mnémique, surgissant des douves, des catacombes ou des geôles humides, s'accumulant ainsi jusqu'à former un caillot solide et étouffant : l'échec de toute une vie. Je pourrais toujours penser ce que je voudrais, je pourrais toujours me mettre en tête les mêmes dogmes que ces fanatiques qui se font exploser en pensant servir une cause juste, je pourrais toujours lire et relire ces délicieuses paroles de Baudelaire, qui écrivit un jour : "La femme est le contraire du Dandy. Donc elle doit faire horreur. La femme a faim, et elle veut manger ; soif, et elle veut boire. Elle est en rut, et elle veut être foutue. Le beau mérite ! La femme est naturelle, c'est-à-dire abominable. Aussi est-elle toujours vulgaire, c'est-à-dire le contraire du Dandy.", le résultat sera le même. Car l'homme aura beau chérir ses rêves de plénitude par l'ascétisme ou l'ataraxie, il n'en restera pas moins une bête inféodé par ses plus élémentaires désirs, enfouis au plus profond de sa nature véritable... Mais il se fait tard. Je ferais mieux de rentrer, d'autant plus que je n'ai toujours pas dîné. Ce soir, ce sera canard confit et LSD au menu. Car aucun expédient n'est assez bon pour apaiser nos plus grands troubles.
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# Posté le jeudi 20 août 2009 17:20

Continuation

Continuation
Le soleil arborait encore une paleur de nouveau-né lorsque je gravis les marches du perron, et les innombrables brins d'herbe du jardin, fraichement coupés, berçaient encore sur leurs dos quelques gouttes de rosée translucide que l'aube avait déposées en signe annonciateur de sa venue, à la manière d'un hérault avancant en territoire ennemi au nom de son monarque. Je profitais de cette matinée pour rendre visite à l'un de mes amis les plus proches, Aristide du Bellord, en raison de quelques vétilles que nous avions tous deux à régler (ce dernier avait perdu un livre de grande collection que je lui avais prêté quelques temps auparavant, et nous devions établir du moyen par lequel il me dédommagerait). Ce jeune noble aux moeurs légères possédait une petite propriété aux abord de la côte et à proximité d'une forêt de bouleaux et de chênes ; une falaise de quelques mètres séparait le sol et la mer, dont les embruns venaient se briser contre sa surface calcaire couverte de mousse. Un tel cadre poussait aisément tout homme à l'oisiveté et aux longues solitudes des promenades et autres contemplations muettes, choses auxquelles je n'avais point le droit dans ma bourgade ; aussi Aristide était-il mû par une certaine indolence, un certain flou de l'âme, une réelle absence de respect pour la pudibonderie et l'éthique en général, ce qui me rendait son commerce d'autant plus agréable, là où pour beaucoup, il n'était qu'un endormi vélléitaire ne sachant pas réfréner ses vices (là où en vérité, il ne faisait aucun effort pour cela).

La posture dans laquelle je le trouvai en pénétrant dans le grand salon, après avoir déposé mon manteau et ma canne dans le vestibule d'entrée aux dalles de marbre, confirmait à merveille cette description que je viens de donner ; car l'une des caractéristiques que l'on pourrait sans nulle peine adjoindre à ce portrait était la capacité de celui-ci à toujours se placer dans les situations les plus singulières et les plus incongrues qui fussent. Il se tenait, en la circonstance, assis dans un riche fauteuil de l'époque Louis XVI, en plein milieu d'une assemblée bruyante, mains croisées, une légère moue flegmatique figée sur la commissure de ses lèvres et un regard laissant entrevoir un profond mélange de lassitude et d'ennui, cherchant sans succès à faire comprendre à toute sa compagnie quelle longanimité était recquise pour endurer leur présence. Les quelques personnes qui l'entouraient donnaient l'impression de le tancer gravement ; une jeune femme, blottie un peu à l'écart dans un autre fauteuil, pleurait abondamment ; ce déluge lacrymal immodéré me laissait déjà augurer une série d'ennuis à venir.

"- Oh ! C'est vous, jeune Chevalier, remarqua l'un des invités. Je le reconnus : il s'agissait du docteur Mollinard, figure relativement connue et réputée dans les environs ; il avait bon nombre de hautes fréquentations et faisait toujours forte impression dans les rassemblements mondains.
- Ravi de vous voir, docteur, prononçai-je en m'approchant de lui sans même lui tendre la main. Voudriez-vous m'expliquer ce qui se passe, ici ? La gravité de cette situation m'inquiète.
- Ce qui se passe, voyez-vous, c'est que ce jeune Aristide vient de déshonorer cette brave fille ici en larmes. Je m'explique : votre ami a donné, hier, une petite soirée pour célébrer sa récente acquisition de nouvelles terres de récolte. L'ambiance était bonne, la chère était savoureuse et le vin coulait avec profusion. Hélas, la petite, peu accomodée à la boisson, a quelque peu abusé dessus, et s'est bientôt retrouvée grise. Et figurez-vous qu'à un moment, celle-ci s'est même attelée à prendre la main d'Aristide, à l'entraîner dehors et à l'embrasser avec toute la langueur que procure un tel état. Vous imaginez bien que celui-ci n'a rien fait pour empêcher la chose, bien au contraire ! Lorsque nous les avons retrouvés, ceux-ci s'apprêtaient à...à...à forniquer dans un coin obscur du jardin !
- Ah (c'est là tout ce que je trouvai à répondre à ce cher docteur).
- Comme vous pouvez le constater, la petite est désormais traumatisée, après une telle vicissitude, elle qui était encore vierge...dites, Chevalier, vous qui connaissez bien du Bellord, ne voudriez-vous pas le morigéner pour sa conduite irrespectueuse et irresponsable d'hier soir ?"

Je jetai un bref regard en direction de l'accusé ; un courant électrique se forma au moment où nos prunelles se croisèrent. Je pus déceler dans les siennes une exquise finauderie. Son excitation flamboyait à l'idée que je pusse mettre un terme à l'emportement de ces imprudents détracteurs ; ses idées étaient claires, j'allai devoir user de l'habileté rhétorique qui m'était propre afin de nous débarasser de ces gêneurs et de susciter l'amusement d'Aristide. Car bien qu'ayant toutes les capacités recquises pour le faire, celui-ci ne semblait néanmoins pas en avoir l'énergie, et préférait assister en specateur à son procès imaginaire plutôt que de souffrir de régler les choses par son propre pouvoir. Il y a toujours quelque chose d'exultant à voir des personnes s'affronter à cause de nos idées ou de nos opinions. Je toussotai doucement afin de m'éclaircir la voix, à la manière d'un orateur s'apprêtant à entamer un morceau de bravoure ; certes j'étais moi-même enthousiaste à l'idée de discourir à l'encontre des idéaux de ces gens, mais je ne pouvais m'empêcher de ressentir ce petit aiguillon déplaisant que subissent ceux se préparant à accomplir une tâche aisée, mais sans toutefois que quiconque leur ait demandé leur avis. Je prendrai cet effort en compte, lors des négociations pour le remboursement de mon livre.

"Je pense plutôt, cher docteur, que je vais féliciter ce méchant Aristide, ou du moins lui présenter un demi-compliment. Car voyez-vous, si je partage bien un caractère commun avec lui, c'est le mépris pour cette forme de puritanisme vertueux et hypocrite si chère aux classes bourgeoises depuis le XIXème siècle. Car celle-ci, en plus de s'accompagner d'une morale totalement étriquée et conformiste, ne conduit qu'au plus bas avilissement de notre espèce et à la plus pure négation de nos désirs les plus naturels. Je crois fermement, figurez-vous, en la double postulation consubstantielle à tout être humain, c'est-à-dire la présence de deux versants, l'un bon et l'autre mauvais, que chaque homme doit combler et satisfaire s'il veut réaliser pleinement sa nature. Nier cette double appétance, monsieur, représente pour moi la plus insigne injure à notre nature, ainsi que la plus haute hypocrisie qui puisse exister ici bas. Vous pourrez toujours vivre dans l'austérité la plus stricte, faire preuve de rigorisme pour toutes vos actions et modérer à outrance le moindre de vos désirs, et ce à dessein d'atteindre un idéal de bonheur limpide et sain, vous ne ferez cependant que scléroser votre quête vers ce bonheur ; car il est pour moi établi, et ce de manière irréfutable, qu'il y a en tout homme cette bête sauvage et fauve, terrée dans les limbes de l'âme, qui doit nécessairement être rassasiée afin de se libérer de ce lourd carcan de frustration qui pèse sur le dévôt ou sur l'ascète ; car même s'il possède la raison, l'homme n'en reste pas moins un animal dont les babines frémissent devant la promesse des blandices qu'offre l'existence. Mais ce n'est pas tout : l'homme, étant situé dans un monde déterminé par le temps, l'espace et la causalité, présente un moi labile et changeant, et par conséquent des désirs en constante évolution. Rien n'est donc plus important que la sincérité à soi dans l'instant, et cet idéal de félicité ne dépend que de cela ; la fausseté est déjà bien assez condamnable lorsque l'on en use avec autrui pour que de surcroît, l'on en use avec soi-même, n'est-ce pas ? Ce cher du Bellord m'a paru suivre brillament cette ligne de conduite : si, sur le coup, il ne voyait aucun inconvénient à se plier aux désirs de cette jeune fille, alors pourquoi aurait-il dû s'en priver ? Je vous le demande ! Il ne fit qu'être sincère avec sa nature, sans prendre aucunement compte de toutes ces règles morales si stupides qui encombrent considérablement notre société, si bien qu'il est dorénavant heureux d'avoir joui de ce charmant épisode sans pour autant avoir quelque regret facheux. Quant à la demoiselle, si pour sa part ce n'est pas le cas, que voulez-vous que je puisse dire pour sa défense ? Pensait-elle que sous l'empire de la boisson, la vie apparaîtrait rose, avec des myriades d'oisillons chantant des Te Deum dans un cadre pastoral ? Quelle candeur ! La sphère de l'excès est toute autre ; y pénétrer, c'est évoluer dans la salissure, dans le cloaque, et agir uniquement par cécité et par frénésie. Si elle n'est pas capable de s'introduire dans cette dimension nouvelle sans éprouver ensuite des remords ou de la mésestime pour elle-même, qu'elle aille s'enfermer incessament et cesse définitivement toute pratique de ce genre ; le monde est déjà assez empli de gens incontrôlables comme cela pour que vienne s'y ajouter un nouveau lot de maladroits."

Ma proclamation laissa le petit comité dans l'ahurissement le plus complet. Même la jeune fille prétendument souillée, qui naguère était encore secouée par ses douloureux sanglots, était désormais coi. Tant mieux : cet excès de faiblesse qu'elle affichait ostensiblement lorsque j'entrai dans la pièce était tout ce qu'il y avait de plus écoeurant et de plus désagréable pour moi. Aristide, en ce qui le concernait, semblait franchement s'amuser. Ce fut d'ailleurs lui qui finit par rompre ce silence fétide dans lequel était alors plongée la salle.

"- Je vois ! C'est un singulier point de vue que tu nous présentes là, Romaric. Mais dis-moi, en ce cas, pourquoi ne serait-ce qu'un demi-compliment ?
- Parce qu'elle est terriblement laide, voilà pourquoi, dis-je en toisant du regard l'inconnue qui, la face rubiconde, trônait toujours nigaudement sur son fauteuil. Sur ce, et avec votre permission, continuai-je en me retournant vers l'assemblée, moi et Aristide avons des affaires personnelles à régler, et ce séance tenante. Pour toute autre précision, je serai à vous, mais un autre jour."

Sur ce, je quittai le salon et me dirigeai vers le bureau, laissant à l'hôte le soin de congédier ses invités. Pratiquer les arts rhétoriques pour rabrouer les imbéciles était déjà assez fatiguant comme cela pour que je m'acquitte en plus de ce genre de futilités.
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# Posté le mardi 09 juin 2009 16:47